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  22 septembre 2008
 
Egypte : couverture médiatique d'une coupure électrique meurtrière


Au mois de mai dernier, une coupure de courant meurtrière a eu lieu dans un hôpital égyptien et montre l'impact croissant des nouvelles formes de diffusion de l'information sur les médias du pays.

Par Sarah Carr

Une grande coupure de courant s'est produite le 22 mai au Caire, privant le CHU El-Matareyya d'électricité pendant deux heures, les propres groupes électrogènes de l'hôpital n'ayant pas fonctionné. Un médecin, qui se fait appeler Akroot, s'est servi de son téléphone portable pour filmer des images extrêmement pénibles : elles montrent le personnel soignant tentant désespérément de sauver des bébés en couveuse dans l'unité de soins intensifs, utilisant la lumière de leurs propres téléphones portables pour se guider, sur fond de hurlements de douleur des bébés et de signaux de détresse émis par les machines.

Peu après l'incident, Akroot a publié sur Internet les vidéos tournées en unité de soins intensifs. Ces horribles scènes ont rapidement fait le tour d'Égypte et ont largement été reprises par la presse. Akroot avance que quatre nourrissons sont décédés à cause de la coupure d'électricité qui s'est prolongée pendant deux heures. L'hôpital nie un lien quelconque entre la coupure de courant et la mort des bébés. De plus, Akroot affirme que la direction de l'hôpital était déjà informée que le panneau de contrôle de l'alimentation électrique de l'hôpital était défectueux : une coupure de courant de cinq minutes avait eu lieu à l'hôpital trois semaines auparavant.

Le quotidien Rose El Youssef s'est saisi de ces contradictions entre le témoignage du médecin et les déclarations de la direction de l'hôpital. Le chroniqueur Mohamed Hamdy a rapporté que la compagnie d'électricité responsable de l'alimentation de l'hôpital n'avait enregistré aucune anomalie dans la zone la nuit du 22 mai, ce qui prouve selon lui que la coupure de courant est le résultat d'un défaut technique au sein même de l'hôpital, que la direction a ignoré par négligence.

« Une série illogique d'accusations échangées entre les parties concernées, chaque camp essayant de mettre le crime sur le dos de l'autre... Mais en fin de compte, quatre nouveau-nés qui devaient recevoir des soins intensifs... sont morts à cause de la négligence de certaines personnes et ont été privés de leur droit à des soins médicaux garanti à tous les citoyens par la Constitution, même dans le cadre d'un hôpital général. »

Le quotidien indépendant Al Masry al Youm décrit dans un style évocateur la scène à laquelle ses journalistes ont assisté à l'intérieur de l'hôpital.

« On a un avant-goût de l'hôpital dès l'arrivée : une entrée sale, des vigiles suspects qui cherchent la bagarre à la moindre occasion... Il y a une autre entrée pour les cas graves. Nous avons découvert par la suite qu'ils exigeaient le paiement des analyses et des radiographies, bien qu'en tant qu'hôpital universitaire, ces services devraient être gratuits. Des médecins fraîchement diplômés examinent des patients appartenant aux classes les plus pauvres de la société, comme l'indiquent les souillures sur leurs vêtements déchirés. »

Selon Al Masry Al Youm, les médecins d'El-Matareyya l'appellent en secret « l'hôpital d'investissement Matareyya », en référence au fait que l'intérêt financier de l'hôpital passe avant son devoir envers les patients. Lors d'une interview, Osama Gamil, directeur de l'établissement, a refusé d'admettre que la coupure d'électricité était à l'origine de la mort des bébés et a déclaré à El-Youm qu'il « jetterait en prison » le journaliste qui a publié ces accusations.

Le 6 juin, la presse a annoncé que le ministère public ouvrait une enquête sur ces décès. Le quotidien d'État Al Ahram a rapporté que le gouvernement portait « le deuil » des quatre enfants « décédés des suites de la coupure de courant ». L'article cite le ministre Mofeed Shehab, qui explique que la décision du ministre de la Santé [Hatem El-Gabaly] de transférer l'affaire au parquet ne constituait pas une dérobade : le ministre de la Santé a pris « la décision immédiate d'ouvrir une enquête sur les conditions à l'hôpital ». Samir El-Shahaat, chroniqueur à Al Ahram, se demande si « indépendamment du fait que la mort des quatre enfants à El-Matareyya soit le résultat d'un acte de négligence ou d'un accident », « nos enfants sont en danger » dès qu'ils mettent les pieds dans un hôpital public en Égypte.

Le tabloïd El Osbooa a publié un long article accompagné des interviews de la technicienne de l'hôpital El-Matareyya, responsable de l'équipement médical, et de Mortaga Negm, secrétaire général de l'Organisation générale des hôpitaux et instituts d'enseignement. La technicienne confie à El Osbooa avoir pris un congé en octobre 2007 parce qu'elle craignait d'être tenue responsable des décès causés par la coupure de courant prolongée.

Negm, quant à lui, soutient que deux des décès n'ont strictement aucun lien avec la coupure d'électricité : les deux décès, explique-t-il à El Osbooa, sont survenus avant la coupure. Leurs corps étaient encore en unité de soins intensifs parce qu'en vertu d'une loi du ministère de la Santé, les corps ne peuvent être déplacés dans les deux heures qui suivent le décès. Negm affirme que la coupure de courant n'a fait aucune victime : « les médecins ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour poursuivre leurs activités jusqu'au retour du courant. Malgré cela, le ministère de la Santé a déposé une plainte, parce que le ministère ne tolère absolument aucune transgression ou négligence. »

Le quotidien indépendant Al Dustour présente les choses différemment dans un article intitulé « Les députés accusent le ministère de la Santé et la direction de l'hôpital de la mort de quatre enfants ! ». Un député membre des Frères musulmans déclare, lors d'une session parlementaire organisée pour discuter de l'incident, qu'il avait mis en garde plusieurs fois la direction de l'hôpital et le ministère de la Santé contre des « négligences graves » à l'hôpital Matareyya.

Al Masry Al Youm a produit des documents dans lesquels la direction reconnaît que l'alimentation en électricité de l'hôpital était « peu sûre ». L'article évoque un échange de lettres entre l'établissement et la société Arab Contractors, responsable du contrôle de la centrale électrique de l'hôpital. Dans cette correspondance, l'hôpital exige que la société entreprenne les travaux de maintenance nécessaires pour empêcher toute panne inopinée, tandis qu'Arab Contractors répond à l'hôpital qu'ils ne sont pas contractuellement obligés de s'y soumettre.

Rose El Youssef rapporte, par ailleurs, qu'au début du mois de juillet, le ministre de la Santé, El-Gabaly, a promis quatre nouveaux groupes électrogènes à El-Matareyya et que « la crise serait résolue en deux semaines ». Pendant que les uns refilaient la responsabilité aux autres, le quotidien d'opposition El Wafd révélait que les parents des enfants décédés n'avaient absolument aucune idée de la manière dont leurs bébés étaient morts : ils l'ont appris dans la presse.