Après être resté des mois à l'état d'ébauche, un projet de loi destinée à punir les « cyber-délinquants » du pays sera bientôt finalisé par le parquet koweïtien. APN s'est entretenu avec deux blogueurs koweïtiens à propos de la nouvelle Loi sur les délits et les informations sur Internet qui sera bientôt mise en oeuvre et la manière de la contourner.
L'article 36 de la constitution koweïtienne stipule que « toute personne a le droit de s'exprimer et de faire connaître son opinion verbalement, par écrit, ou par tout autre moyen, selon les conditions et procédures spécifiées par la loi ». Par ailleurs, l'article 37 portant sur la liberté de la presse, affirme que « la liberté de la presse, de publication et d'édition est garantie conformément aux conditions et à l'usage dictés par la loi ».
Il semblerait que ces libertés constitutionnelles ne s'appliquent plus à la grande communauté (qui croît de jour en jour) des blogueurs koweïtiens. Le procureur général, Hamed Al-Othman, a déclaré le 27 juillet au quotidien Al-Qabas que le projet de loi considère comme un crime, l'incitation à un comportement immoral, l'encouragement de sentiments anti-gouvernementaux, la divulgation de secrets d'État ou l'insulte envers l'Islam sur le Net. Les peines prévues pour violation de la loi vont de un an de prison ferme (sept ans si la partie insultée est un mineur) ainsi que des amendes.
La nouvelle loi sur Internet a pour objectif d'étouffer la liberté sur la Toile et est déjà parvenue à inciter à l'autocensure au sein de la blogosphère ; les deux blogueurs qui ont accepté de parler à APN ont demandé à ce que leur identité ne soit pas révélée, de peur que la divulgation du nom même de leurs blogs respectifs n'entraîne des représailles.
Lorsqu'on leur a demandé ce que cette nouvelle loi aurait pour conséquence sur l'avenir de la liberté d'expression au Koweït, un des blogueurs a répondu : « cette loi veut dire une seule chose : TAISEZ-VOUS ». Il a ajouté que la plupart des blogueurs au Koweït était opposée à cette nouvelle loi. « Cette loi est un moyen de contrôler ce que les blogueurs publient sur internet ; le gouvernement veut savoir 'qui est ce blogueur'. Il veut nous faire taire pour être libre de faire tout ce qu'il veut. Il ne peut pas maîtriser la vérité. »
Le blogueur nous a fourni une liste d'astuces pour que les sites Internet des autres blogueurs restent hors de portée lorsque la nouvelle loi prendra effet. Parmi ces tuyaux, « retirez l'heure à laquelle les commentaires sont écrits et ne laissez que les dates ». Comme l'explique le blogueur à APN : « si vous postez un commentaire à 2 h 03 min 9 s, le gouvernement peut appeler tous les fournisseurs d'accès à Internet ici au Koweït et demander à avoir tous les IP fonctionnant à cette heure précise. C'est plus une mesure de sécurité pour la personne laissant le commentaire que pour le blogueur. Un système de publication programmée constitue un autre moyen pour le blogueur de se protéger. Par exemple, si à 20h 00 je suis au cinéma et je dispose d'un ticket et si à 20 h 10 Blogger.com publie mon post, personne ne peut prouver que c'est moi qui ai publié ce post. »
Parmi les autres astuces destinés aux blogueurs, on peut citer l'utilisation de symboles ou codes pour faire référence à des personnages publics tabous plutôt que leurs noms réels et, si quelqu'un vous pose des questions, niez savoir même ce qu'est un blogueur.
Un autre blogueur koweïtien, 31 ans, dont le site traite principalement de sujets politiques et sociaux, pense que la nouvelle loi sur Internet a été créée et qu'elle sera bientôt mise en oeuvre parce que le gouvernement a peur de l'inconnu. « Il ne peut pas contrôler ce que les blogueurs écrivent, contrairement aux journaux et aux chaînes de télévision, qui sont contrôlés par la loi et avec qui il a des liens financiers qui ne peuvent être rompus. »
Le blogueur nous explique que la raison pour laquelle cette loi est injuste est simplement « parce qu'il s'agit d'Internet », en référence au fait qu'Internet devrait être, par définition, un réseau mondial de communication, avec un contenu identique quelque soit l'endroit au monde où vous vous trouvez. « Ce qui est illégal dans un pays ne l'est pas dans un autre. »
Le procureur général Al-Othman a déclaré au quotidien Al-Qabas que la nécessité d'une loi pour contrôler Internet est évidente pour toute personne dont la volonté est de protéger les coutumes et les futures générations du Koweït. « Une loi telle que celle-là est nécessaire pour lutter contre le nombre croissant de cyber-crimes liés aux progrès continuels de la technologie numérique. »
Il y a presque un an, le 19 août 2007, le blogueur koweïtien Bashar Al-Sayegh a été arrêté par les services secrets de la police koweïtienne, en raison d'un commentaire anonyme posté sur son blog qui était critique envers le chef de l'État koweïtien, cheikh Sabah Al Ahmed Al Jaber Al Sabah. En même temps que l'arrestation d'Al-Sayegh, Jassim Al-Qames, collègue d'Al-Sayegh et photographe au quotidien Al Jarida, a été placé en garde à vue pour avoir photographié l'arrestation du blogueur. Al-Qames a été libéré quelques heures plus tard, mais Al-Sayegh est resté trois jours en détention. L'auteur anonyme du commentaire à l'origine de ces ennuis a été appréhendé après la libération d'Al-Sayegh.
La mise en oeuvre d'une loi suite à l'arrestation d'un blogueur au Koweït rappelle une situation similaire qui s'est produite plus tôt cette année en Arabie saoudite. Le blogueur saoudien Ahmad Fouad Al-Farhan a été arrêté le 10 décembre 2007 pour avoir écrit un article sur les prisonniers politiques dans le royaume. Al-Farhan a été emprisonné pendant 137 jours avant d'être libéré le 26 avril 2008. Pendant qu'Al-Farhan était en prison, une loi a été adoptée en Arabie saoudite qui punit tout usage d'Internet à des fins de diffamation, violation des valeurs religieuses, mépris des convenances publiques, ainsi que terrorisme, fraude et pornographie.