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  12 mars 2008
 
Damas, capitale de la culture bâillonnée

Par Alexandra Sandels 

La sélection de Damas comme capitale culturelle du monde arabe pour l'année 2008 par l'UNESCO est assombrie par l'emprisonnement de dizaines de membres de l'opposition. Alors que le président Bachar El-Assad affirme que "Damas est la capitale de la culture de la résistance car elle symbolise la culture arabe - la culture de la liberté et de la défense de cette liberté", de plus en plus de journalistes, d'écrivains, de poètes et d'artistes découvrent les geôles syriennes.

Lorsque Damas a été sacrée capitale culturelle du monde arabe pour l'année 2008 par l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), le président Bachar El-Assad a salué ce choix, déclarant, le 10 janvier dernier, à l'occasion de son discours d'ouverture des célébrations organisées tout au long de l'année, que cette sélection venait reconnaître la "culture de résistance" de Damas.
 
"Damas est la capitale de la culture de résistance car elle symbolise la culture arabe - la culture de la liberté et de la défense de cette liberté", a déclaré le Président.

Pourtant, alors que Fairouz, chanteuse libanaise encensée et emblème de la culture arabe, montait sur scène à Damas fin janvier pour donner son premier concert en Syrie depuis 20 ans, plusieurs figures importantes de l'opposition syrienne, notamment des écrivains, des poètes et des sculpteurs, étaient invitées à résider dans les prisons de Damas.

APN s'est entretenu avec Ammar Abdulhamid, avocat syrien en exil et directeur de la Fondation Tharwa, un portail internet pour les blogueurs et les militants du monde arabe

"Damas sacrée capitale culturelle du monde arabe cette année, quelle ironie ! Que peut-on y célébrer quand on sait que les représentants de la culture syrienne sont censurés ou jetés en prison ? Les écrivains, les intellectuels, les journalistes... Il n'y en a plus un seul ! La répression, le totalitarisme, est-ce vraiment cela, la culture ?", a-t-il déploré.

La récente vague de répression menée contre l'opposition syrienne a débuté au début du mois de décembre l'année dernière, lorsque plus d'une centaine de membres du Conseil national de la Déclaration de Damas pour le changement démocratique, une assemblée fédératrice regroupant un large éventail de militants de l'opposition syrienne et appelant à une réforme démocratique, se sont réunis pour élire un nouveau bureau exécutif. 

Plus de quarante signataires ont été arrêtes par les forces de sécurités peu de temps après la réunion du 9 décembre. La plupart d'entre eux ont été relâchés au bout de quelques heures, mais dix figures importantes du mouvement ont été gardées en détention.

Parmi les détenus figurent certaines figures de l'opposition syrienne, dont Akram Al-Bunni et Fida'a Al-Horani, respectivement Secrétaire général et Présidente du bureau exécutif du Conseil national de la Déclaration, ainsi que des membres du bureau, Ahmad To'meh, Jaber, Al-Shufi, Mohammed Darwish, Marwan Al-Aashi, Walid Bunni et Mohammad Yasser. Fayez Sara et Ali Abdallah, deux journalistes, sont également en détention.

Le 28 janvier, un tribunal de Damas a accusé le groupe de "diffuser de fausses informations", d'"appartenir à une organisation secrète visant à déstabiliser l'Etat" et de "porter atteinte au prestige de l'Etat".

"Les autorités considéraient le mouvement comme une réelle menace. Son développement et sa diffusion étaient trop rapides à leurs yeux", a ajouté Abdulhamid.

Quelques heures après avoir assisté à l'audition, Riad Seif, président du secrétariat général du conseil national de la Déclaration de Damas, a également été interpellé sous les mêmes chefs d'accusation que les autres détenus.

Plus récemment, le docteur Kamel Maowil, militant islamiste également présent lors de la réunion de décembre, a été placé en détention le 21 février. Mohamed al-Abdallah, le fil d'Ali Abdallah, un des journalistes interpellés, a déclaré que l'arrestation de Maowil avait été confirmée mais qu'aucune autre information sur ses conditions de détention n'avait été communiquée.

Plusieurs des détenus ont déclaré qu'ils avaient été battus et agressés pendant leur détention. Al-Abdallah affirme que son père a reçu des coups violents sur l'oreille et qu'il n'a pas été autorisé à voir un médecin. Riad Seif, quant à lui, a été arrêté alors qu'il souffre d'un grave cancer de la prostate.

Selon Al-Abdallah, Fida'a Al-Horani a été hospitalisé le 24 février à la demande du médecin de la prison. Il affirme que cette grand-mère et médecin, âgée de 51 ans, n'a pas été autorisée à recevoir la visite de son avocat et de sa famille à l'hôpital.

"Les arrestations n'avaient rien de surprenant, mais nous avons été choqués de découvrir qu'une femme avait été placée en détention. Le cas de Fida'a Al-Horani marque un tournant, c'est une des premières fois qu'une femme issue de la société civile est incarcérée par les autorités syriennes", a déploré Al-Abdallah.

Si cela continue de la sorte, le risque est que l'on se souvienne plus de Damas pour les campagnes de répression menées à l'encontre des militants de l'opposition que pour la vaste gamme d'événements culturels et artistiques offerts par la ville tout au long de l'année 2008 pour célébrer son titre de capitale culturelle du monde arabe.

Selon les observateurs et les militants, les arrestations de décembre 2007 constituent la troisième vague de répression depuis le Printemps de Damas en 2001, la période caractérisée par d'intenses débats socio-politiques qui a suivi l'arrivée au pouvoir du nouveau président Bachar El-Assad.

Cette période a vu l'émergence de nombreux forums, ou Muntadat : les membres de divers groupes politiques animés des mêmes objectifs, comme le Forum de Riad Seif et le Forum de Jamal al-Atassi pour le dialogue national, se rassemblaient chez les uns et les autres pour des discussions autour de thèmes de politique et de société.

Les autorités syriennes ont fini par obtenir la fermeture de tous les forums même si celui de Jamal al-Atassi est parvenu à durer plus longtemps que les autres. Il a été fermé le jour où l'un de ses membres a lu une déclaration des Frères musulmans syriens, interdits dans le pays. Dès lors, pour de nombreux militants syriens, il semble que le "Printemps de Damas" s'est plutôt transformé en "Hiver de Damas".

"En Syrie, la marge de manoeuvre des militants a considérablement diminué au cours des deux dernières années. Les récentes interpellations viennent simplement illustrer à quel point l'espace de liberté s'est réduit", affirme Nadim Houry, chercheur pour la division Moyen-orient et Afrique du Nord de l'organisation Human Rights Watch (HRW) lors d'un entretien avec APN.

En outre, il estime que l'objectif même de la Déclaration de Damas, c'est-à-dire le rapprochement des différents courants de l'opposition syrienne, constitue pour les autorités un franchissement de la ligne rouge.

"Le gouvernement syrien a toujours cherché à diviser et à contrôler l'opposition politique du pays, et il veille à ce que les différents mouvements d'opposition restent isolés les uns des autres. Bien évidemment, quand l'ensemble des groupes d'opposition se réunit, le régime voit cela comme une menace", a poursuivi Houry. "Toutes les autres tentatives de ce type ont été durement sanctionnées par le régime."

Un incident similaire s'est produit en 2006 lorsque des rapprochements ont été tentés entre intellectuels syriens et libanais dans le cadre de la Déclaration Beyrouth-Damas, Damas-Beyrouth, un manifeste prônant la normalisation des relations entre la Syrie et le Liban. La pétition, qui avait recueilli plusieurs centaines de signatures, avait également provoqué une vague d'arrestations parmi les figures importantes du mouvement.

Peu de temps après avoir signé la déclaration, Anwar el-Bounni, avocat spécialisé dans la défense des droits de l'homme, a été condamné à une peine de cinq années d'emprisonnement pour "diffusion de fausses informations de nature à affaiblir la nation", et l'écrivain Michel Kilo a écopé d'une peine de 3 ans de prison en mai 2007.

Nadim Houry a souligné que ces arrestations représentaient seulement la "partie émergée de l'iceberg" dans une société civile de plus en plus importante et soumise à des restrictions très sévères.

 Les ONG et les groupes de défense des droits de l'homme syriens n'ont pas de statut légal dans le pays car on leur refuse systématiquement les autorisations pour des motifs arbitraires. Les autorités exercent un contrôle et un harcèlement permanents à l'encontre des militants et des membres de l'opposition. Nombreux sont ceux qui ne sont pas autorisés à voyager. Par ailleurs, dix-sept militants auraient perdu leur emploi après avoir signé la Déclaration Beyrouth-Damas.

"Aucune des ONG présentes en Syrie n'a de statut légal, cela les transforme en cibles idéales. Pour leur imposer le silence, il suffit aux autorités d'accuser les ONG d'"appartenir à une organisation illégale", a ajouté Nadim Houry.

Alors que les lois en vigueur sont suffisamment répressives pour asphyxier la société civile, les opérations de répression à l'encontre des opposants sont majoritairement le fait des services de sécurité de l'état.

"Les services de sécurité ne respectent même pas les lois restrictives déjà en place. Ils exercent leurs activités en dehors de la loi, car ils sont la loi", a dénoncé Houry.

Quand il était encore en Syrie, Abdulhamid affirme qu'il était en permanence sous la surveillance des services de sécurité de l'état.

"J'ai subi des interrogatoires de la part des différents services de sécurité pendant près de deux mois. C'était un cercle vicieux. Peu de temps après avoir été interrogé par les services de la sécurité militaire, j'étais contacté par la sécurité politique, qui me demandait pourquoi j'avais été questionné par la sécurité militaire, et ainsi de suite... Les interrogatoires, le harcèlement quotidien... Personne n'en parle", a déploré M. Abdulhamid.

Ces derniers temps, l'activisme sur internet a aussi été la cible des services de sécurité syriens : plusieurs blogueurs ont été placés en détention l'année dernière, notamment Karim Arbaji, 29 ans, modérateur du forum socio-politique akhawia.net, qui a été interpellé début juin 2007.  Le blogueur Tariq Biasi a été jeté en prison peu de temps après pour avoir insulté les services de sécurité sur internet.
Le blogueur syrien Ahed Al-Hendi raconte qu'il a été placé en détention en décembre 2006 après avoir fait des commentaires sur un site d'opposition à partir d'un café internet, l'incident ayant été filmé par le propriétaire du café qui a ensuite contacté les forces de sécurité. Ahed Al-Hendi a quitté le pays à l'issue de sa période de détention.

En décembre 2007, les autorités syriennes ont interdit l'accès à plus d'une centaine de sites internet, dont le service de courrier électronique Hotmail, la plateforme de blogs Blogspot ou le principal site de partage de vidéos Youtube.

La semaine dernière, on pouvait remarquer parmi les nombreux événements culturels une représentation du célèbre opéra Carmen dans la capitale syrienne. Vu la situation actuelle, le célèbre hymne à la liberté de Carmen a probablement résonné dans le vide à Damas.

"La ville de Damas est censée être la capitale culturelle du monde arabe pour l'année 2008. Je pense que ce titre devrait plutôt être attribué aux geôles de Damas, car c'est là que se trouvent les représentants de notre culture", a précisé Al-Abdallah.

Plusieurs membres de la communauté internationale, notamment l'Union européenne, ont condamné les arrestations. Abdulhamid reste toutefois préoccupé par la réponse de la Syrie face aux pressions internationales pour la libération des prisonniers.
"Les autorités ne tiendront pas compte des interventions internationales. Les autres pays ne devraient pas se focaliser uniquement sur le comportement de la Syrie sur le plan international, ils devraient accorder plus d'importance à ses actions à l'intérieur même de ses frontières", a déclaré M. Abdulhamid.

Nadim Houry a exprimé son inquiétude sur l'avenir des détenus.
"Nous craignons leur passage devant la justice. Ces procès sont généralement des simulacres de jugement à l'issue desquels les prévenus écopent de lourdes peines," a-t-il dénoncé.